La Saga Maeght – Livre

Dans ce livre, Yoyo Maeght, part sur les traces de son grand-père, surdoué visionnaire, galeriste, éditeur, mécène qui bâtit un empire artistique et créa la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence. Elle livre une série d’anecdotes inoubliables et amusées sur l’intimité des artistes, mais elle livre aussi une analyse avisée sur l’art contemporain.

Aimé Maeght a connu un destin fulgurant. Orphelin devenu l’ami de Bonnard, Matisse ou Braque. Grâce à ces rencontres décisives la Galerie Maeght ouvre à Paris en 1945, y seront exposés maîtres modernes et talents en devenir. Tout au long de sa vie, Aimé forge de magnifiques et solides amitiés come avec Miró, Giacometti, Léger, Chagall, Calder, Tàpies, Chillida… mais aussi avec Malraux, Prévert, Aragon, Char, Reverdy, Sartre ou Genet…

Le livre égrène une incroyable galerie de portraits avec foule de souvenirs et témoignages révélateurs de la fantaisie et de la détermination des artistes, des années 1930 à aujourd’hui. Dans un tourbillon de vernissages, fêtes, expositions, Yoyo dresse un portrait truculent du monde de l’art et raconte avec amusement la complicité qui la relie à Miró, Chagall, Braque, Prévert, Montand qui ont guidé ses pas dès son enfance. Yoyo Maeght, née en 1959, perpétue l’esprit Maeght en consacrant sa vie à l’art et à l’architecture, en tant que galeriste, éditrice ou commissaire d’exposition, pour son récit.

« Yoyo Maeght raconte cette époque flamboyante dans un livre qui retrace l’incroyable quotidien d’une famille hors norme. » Le Parisien.

La Saga Maeght
Extrait

Partie 1 – L’enfance
Chapitre – Vernissage chez Papy

Les soirs de vernissage, la galerie de Papy est bondée. Les conversations animées s’impriment en nous pour toujours. Deux critiques s’engueulent dans un coin :
« As-tu vu cette exposition de merde ! Que veut dire cet artiste qui décharne les corps ?
– Comment oses-tu ? Le gars est un génie ! »
Pas de tiédeur, pas de consensus. Á cette époque, la censure officielle est encore en vigueur et la vie sociale très policée, alors en privé, toutes les outrances, tous les excès sont possibles – on peut même dire ce que l’on pense. Flo et moi nous nous faufilons un peu plus loin. Ici, on parle italien et anglais alternativement, comme si c’était une seule et même langue. Là, une foule se presse autour d’Aragon et d’un minet qui le tient par la main. J’ai beau fréquenter une très stricte école catholique du VIIe arrondissement, voir deux hommes ensemble m’apparaît comme une chose banalement naturelle, à tel point que j’aurai bientôt des ennuis à la cantine en expliquant à une camarade horrifiée que, bien sûr, deux hommes peuvent tout à fait s’aimer. Joannet, le fils de Pepito Artigas qui fut le grand complice céramiste de Miró, vient d’arriver avec sa femme, la magnifique Mako. Elle porte un kimono traditionnel japonais et des socques en bois, son visage impassible est d’une beauté hiératique. On entend aussi des voix du terroir aux accents roulants, aux « r » rocailleux, au phrasé syncopé. Je saute dans les bras d’Ubac pour l’embrasser, il discute avec Frénaud qui me fait une grimace en guise de marque d’affection, Chagall chuchote en russe avec sa femme et commente les tableaux, comme je passe devant lui, il me caresse affectueusement la tête et me décroche un clin d’œil narquois ; c’est pour moi le signe qu’on m’autorise à m’échapper pour aller jouer dans la cour en attendant qu’on aille dîner.
Ah, les dîners de vernissage ! Ce sont de véritables événements organisés pour célébrer l’artiste. Ils rassemblent près de cent cinquante personnes. Tous se pressent pour prendre place aux tables stratégiques, celle de l’artiste, celle de Papy et Mamy, celle de l’écrivain qui a rédigé les textes du catalogue, ou encore celle du directeur de la galerie… S’y retrouvent Prévert, le journaliste et producteur Pierre Dumayet, Aragon, Diego Giacometti – le frère d’Alberto – et presque tous les autres artistes de la galerie Maeght, Yves Montand, André Malraux, Michel Guy, des critiques influents, de très puissants hommes d’affaires, des politiques, des acteurs, des femmes excentriques, des élégants, de futurs talents de la mode ou de la scène artistique. Pas de table pour les enfants, nous sommes toujours parmi les adultes. Pour ces mémorables dîners, Papy choisit des endroits décalés : une péniche (cela se fait encore très peu), un bistrot typiquement parisien, un bal musette, un cirque. Il y a souvent un groupe de jazz mais ce peut tout aussi bien être un orchestre des rues. C’est toujours l’occasion de danser. Calder valse avec Nina Kandinsky, Papy invite chacune de nous pour un tour de piste, Mamy rit aux anges, elle adore ces ambiances joyeuses. Pourtant, elle ne perd pas des yeux les convives, tente de deviner si le succès de l’exposition sera au rendez-vous.
Ce soir, nous sommes au Train Bleu, le célèbre restaurant aux dorures magnifiques qui surplombe la gare de Lyon, privatisé pour l’occasion. Quand nous arrivons, les tables sont parfaitement dressées et les serveurs au garde-à-vous. Bien sûr, le menu posé devant chaque convive est orné d’une lithographie originale de l’artiste exposé ce soir à la galerie. Les conversations tournent, bruissent, rien n’est considéré comme hors de notre portée. Je me gorge de tout cela. Ces outrances, ces passions s’emmagasinent en moi, en strates successives. Comme une musique enivrante, je n’en perds rien, ne veux rien en perdre, je lutte contre le sommeil. Miró trace un oiseau au dos d’un menu et me le tend. Je m’endors bien plus tard, sur l’épaule de Flo, dans la Rolls qui roule silencieusement en direction de la maison, à travers un Paris désert. Bien sûr, pas d’école pour nous le lendemain.